vendredi 10 mars 2017

"Comment éviter de se fâcher avec la terre entière en devenant parent", de Béatrice Kammerer et Amandine Johais.



Un des avantages de ma petite rubrique "lecture" sur mon blog, c'est que je reçois régulièrement des bouquins, des premiers romans ou des essais... et j'aime beaucoup m'atteler à lire ce qu'on m'envoie, quand ça rentre à peu près dans le cadre des sujets que j'aborde ici (même si je suis plutôt très ouverte à la découverte!) et en faire ma critique.
Je fais aussi, et principalement, des critiques de livres que je me suis procurée toute seule, comme une grande.

J'ai, cette fois-ci, reçu le livre de Béatrice Kammerer (diplômée en science de l'éducation, fondatrice des Vendredis Intellos, un site participatif d'éducation populaire aux questions de parentalité et d'éducation, journaliste chez Slate et mère de cinq enfants) et d'Amandine Johais (diplômée en droit des affaires, rédactrice web, blogueuse, et membre des vendredis Intellos depuis le début, mère de trois enfants).


"Comment éviter de se fâcher avec la terre entière en devenant parent: la parentalité en 9 questions qui divisent" (éditions Belin)... voilà un titre complet et accrocheur!

Lectrice régulière d'essais, je ne suis pas pour autant fan des livres de conseils en tous genres sur l'éducation, la parentalité, plus globalement les guides "psycho" censés nous apprendre à mieux vivre, voire à vivre tout court.
J'aime lire pour réfléchir, me documenter, comprendre... pas pour chercher des réponses toutes faites.
Je suis donc plutôt du genre à fuir les ouvrages de "développement personnel", souvent très marketing, de gourous auto-proclamés, ou, peut-être pire encore, les énièmes bouquins de "blogueuses influentes"sur l'inépuisable sujet de la maternité, qui sont souvent vides et caricaturaux, et dont la fausse impertinence se démode très vite.

Je vous avertis donc tout de suite: ce livre n'entre pas du tout dans cette catégorie.




Loin de se présenter comme un guide d'éducation proposant des méthodes toutes faites à tous les problèmes parentaux (vous n'apprendrez pas ici à faire faire ses nuits, en deux mois, à un nourrisson...), ce livre est au contraire un travail de réflexion sur les différentes modes et méthodes d'éducation, différents courants de pensée, en France et ailleurs, sur les sujets "clivants" par excellence, tels que l'accouchement (naturel? péridurale?), l'allaitement, le maternage, l'enfant-roi, l'autonomie, le travail des femmes, la stimulation intellectuelle de nos merveilles, l'adolescence...

Vous savez, tous ces thèmes qui, quand ils sont abordés avec votre belle-mère, ou sur les réseaux sociaux avec des inconnus (erreur de débutantes! toujours rester éloignée de ces pages "à clics" qui font le buzz), loin d'être fédérateurs, vous donnent parfois l'impression qu'ils pourraient déclencher une guerre civile...

J'étais déjà assez admirative de la rigueur du site les Vendredis Intellos... proposant des articles sur la parentalité toujours fondés sur des études scientifiques, documentés et rationnels.
J'ai retrouvé dans ce livre la même méthodologie: un ouvrage ultra-documenté, basé sur une bibliographie énorme (chapeau pour le travail abattu!), abordant chaque thème de manière rigoureuse, dans le but d'offrir au lecteur un éclairage sur les évolutions et points de vue éducatifs, sous les prismes de la sociologie, de l'histoire, de la médecine, de la culture, de l'anthropologie, du droit (et du droit des femmes notamment)...


On pourrait avoir un peu peur, au premier abord, que ce livre, qui s'attaque à tous les sujets polémiques autour de la maternité-parentalité, tombe lui aussi finalement dans cette caricature.

J'ai tendance à me méfier des travaux pseudo-intellectuels (et dans ce domaine j'en ai lu -avec peine!- quelques uns, je ne les citerai pas mais les curieux les trouveront facilement dans ma rubrique livres, hé hé), enchainant les citations et les sources, mais qui finalement, bien cachés derrière une argumentation d'apparence imparable et une soit-disant "ouverture d'esprit", sont en fait des livres à thèse destinés à faire rentrer dans la tête du lecteur la même idée simpliste de la première à la dernière page (avec les gros sabots, à coup de marteau s'il le faut, et même les bonnes ficelles du militantisme politique, tiens, en bonus), dans une tournure qui frise, pour rester mesurée, la malhonnêteté intellectuelle.
Je trouve qu'il y a encore trop de livres de ce genre, et je déteste ça.


Vous l'aurez compris, je n'aime pas qu'on me dise quoi et comment penser, et, admettons qu'un livre sur l'épineux sujet de l'éducation soit brillamment écrit et intellectuellement irréprochable, je resterai quand-même dubitative s'il tentait de me donner des conseils, voire des ordres, comme on en entend et lit trop souvent.

Je m'explique: je suis par exemple, dans ma vie quotidienne et ma façon d'être mère, assez proche, je crois, des principes de l'éducation bienveillante, par bon sens et réflexion (tout en ne culpabilisant pas une seule seconde d'être imparfaite - humaine, en fait- , de parfois crier, râler, m'impatienter, me tromper)... en revanche j'ai tendance à fuir comme la peste tous ces discours obtus, frisant l'extrémisme, d'un tas d'ayatollahs se réclamant bruyamment de ce courant éducatif... (ah, la radicalité des fraîchement convertis, qui croient avoir inventé la parentalité simplement en étant devenus eux-mêmes, soudain, parents... un pur plaisir).
Je fais des réactions épidermiques quand j'entends des "conseils" tout sauf bienveillants finalement, qui, plutôt que de donner des clés, sont surtout un moyen de culpabiliser les gens. En extrapolant, je n'aime pas, pour ces mêmes raisons, que l'Etat s'immisce trop dans la vie des familles, par exemple, qu'on légifère sur tout et n'importe quoi.
J'ai confiance en moi, j'aime avoir la sensation qu'on me laisse mon libre-arbitre, pouvoir élever mes enfants comme je le sens sans avoir cette impression d'être "fliquée" ou infantilisée. Et tant pis si je ne me prosterne pas, chaque jour, un bâton d'encens à la main, devant une petite reproduction en terre cuite d'Isabelle Filliozat (ce qui ne veut pas dire d'ailleurs que je sois spécialement en désaccord avec elle quand elle prend la parole).

Idem avec les allumées du maternage, hurlant aux loups dès qu'elles aperçoivent un biberon, prête à dénoncer au fisc et à la CIA le moindre parent qui utilisera un porte-bébé "non-physiologique", enfant "face au monde" (on n'a rien fait de pire après les châtiments corporels, apparemment). Que chacune s'occupe d'élever ses enfants du mieux qu'elle peut!
Toutes ces méthodes radicales, souvent le fruit de personnes qui ne sont pas des professionnels de la communication et de l'éducation, sont souvent, à me yeux, contre-productives. Même si je suis évidemment persuadée, au fond, qu'un enfant aimé, choyé, materné, sécurisé, écouté, respecté, s'en sortira toujours mieux dans la vie qu'un enfant brimé, battu, nié, instrumentalisé, manipulé (si si).
Voilà, c'est dit.


Même si j'étais assez convaincue, en lisant la quatrième de couverture et le sommaire, que ce livre risquerait d'être sérieux et nuancé, j'ai quand-même eu la bonne surprise de le trouver plus intelligent et informatif qu'espéré.

Même si je commence à avoir un peu de bouteille dans le domaine de la maternité-petite enfance, que j'ai réfléchi, lu des livres (dont certains évoqués dans le bouquin, d'ailleurs, sur le burn-out maternel de Violaine Guéritault par exemple, "Bringing Up Bébé" de Pamela Druckerman, sur l'éducation "à la française", ou les livres d'Elisabeth Badinter... voir, toujours, la liste de mes critiques ici), j'ai appris pas mal de choses, et eu beaucoup de plaisir à prendre le recul proposé par le propos du livre.
La mise à distance historique m'a particulièrement intéressée... où l'on voit finalement que, comme dans tous les domaines, l'histoire est faite de cycles, et que des modes conspuées par nos mères ou grands-mères, d'actualité aujourd'hui, étaient finalement appliquées par les générations plus anciennes... ou que depuis toujours, il est convenu d'avoir peur de cette jeunesse qui "file un mauvais coton."

Cette mise à distance sur nos façons de faire n'est finalement pas souvent prise, et me parait pourtant essentielle (pour prendre confiance en soi, réaliser que nos "failles" sont humaines, et aussi pour comprendre que les façons de faire de chacun dépendent de beaucoup de facteurs, et ainsi éviter de tomber dans les travers des points de vue rigides et extrémistes -ceux que j'ai dénoncés plus haut, bien sûr, mais aussi ceux à l'opposé, qui commencent leurs phrases, le sourcil levé, par "de mon temps, on n'en faisait pas toute une histoire!", prônant une dureté, une froideur, rêvant de bébés autonomes dès 6 mois, qu'on aurait "laissés pleurer pour les habituer" et d'enfants bien cadrés qui filent doux...-, et de perdre une énergie précieuse à vouloir, avec toutes les bonnes intentions du monde, évangéliser les brebis "égarées"... d'autant que, selon notre degré d'excès, elles peuvent être nombreuses, les brebis en perdition... globalement, les mauvais jours, la terre entière peut se retrouver à avoir tort, sauf nous-même ;-)


Bref.
J'ai aimé ce livre, car brillant dans la forme (ça reste toujours un mystère pour moi, cette capacité d'analyse et de rédaction qu'ont les "vrais" intellectuels), et intelligent, subtil et éclairé dans le fond.
J'ai noté que, au fil des chapitres, sur les neuf sujets "chauds", pas une fois les auteurs ne sont tombées dans la facilité de "prendre position". On devine qu'elles ont un point de vue, bien sûr, tout comme j'ai ressenti que mon propre point de vue était respecté de bout en bout... mais elles ont eu la finesse de ne jamais mettre en avant leur petite opinion personnelle pour valoriser, avant tout, les connaissances et études scientifiques réalisées dans ces différents domaines, afin de nous les proposer, en les pondérant et les mettant en perspective, sur un plateau (merci!), comme moyens de réflexion et de remise en question de nos propres pratiques.

Je trouve donc ce travail plus qu'honnête et objectif, car réalisé "à froid", analytique et distancé (ce que j'aime beaucoup)... tout en ayant réussi à garder une chaleur de ton, un style humain (on décèle régulièrement que ce sont des mères qui ont écrit ce livre, et pas des robots!), et même à placer de l'humour, de l'ironie, dans la manière d'intituler les chapitres et de les développer.
Il n'y a qu'à lire la table des matières pour le ressentir.

Mon conseil, donc, vous l'aurez compris: vous pouvez acheter ce livre les yeux fermés.
Sans vous donner un seul conseil, il vous aidera pourtant à être de meilleurs parents. Magique, non?


(petit bonus... un essai me parait réussi quand il me donne, finalement, plein de nouvelles idées et envies de lecture. J'ai photographié des pages et des annotations, car ce livre regorge de références, et m'a donné envie de me procurer certains des livres cités)


Je vous laisse ci-dessous quelques petits extraits, pour que vous puissiez vous faire une petit idée!




























Une interview d'Amandine Johais et Béatrice Kammerer est à lire ici.

1 commentaire:

  1. Effectivement le fait d'élargir le cadre temporel permet de prendre du recul, mécaniquement je dirais. "L'art d'accommoder les bébés" m'avait fait cet effet-là, dans le même genre. Je ne sais pas vraiment si c'était le but initial des autrices, mais c'est une lecture qui , sur toutes ces questions d'élevage et d'éducation, m'avait bien détendue par rapport à mes hésitations personnelles...

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