vendredi 5 mai 2017

"Au plaisir de Dieu", de Jean d'Ormesson




J'ai refermé il y a quelques semaines "Au Plaisir de Dieu", de Jean d'Ormesson.

Je ne connaissais aucun livre de ce pourtant très célèbre écrivain (j'ai honte). J'avais essayé de lire "Une fête en larmes" il y a quelques années et je l'avais laissé tomber... à croire que c'est plutôt par celui-ci que j'aurais dû commencer. 
Ce livre est un bonheur... et je me demande pourquoi j'ai du attendre l'âge canonique de 35 ans avant de le rencontrer!

J'avais une image positive de l'auteur, plutôt attirée par sa culture, son esprit, son humour et son charme. Ses points de vue engagés, aussi. Et puis son style, sa classe, son raffinement des beaux-quartiers, un peu suranné, rassurant... qui donne envie de s'installer confortablement dans son salon, au coin du feu avec un bon verre de vin, et de l'écouter raconter mille histoires...

"Au plaisir de Dieu" est, tout simplement, le livre de l'histoire de sa famille, une grande famille dont le fief était, pendant des siècles et jusqu'à il y a quelques années, le château de Saint-Fargeau (renommé "Plessis-Lez-Vaudreuil" dans le livre).

Jean d'Ormesson a ressenti le besoin, au moment de la vente du domaine familial après des années d'une stabilité et d'une continuité aujourd'hui disparues, de retracer le parcours de ses ancêtres, leur histoire. Avec toute la vérité et l'honnêteté dont il a pu être capable, sans en faire un hommage exagéré ou des éloges de la première à la dernière page (une famille est tellement complexe, et le point de vue de chacun sur ses membres, notamment ceux qu'on n'a pas connus, est tellement subjectif), mais avec fidélité, loyauté et passion pour ses ancêtres, du temps des croisades jusqu'à celui de ses parents (l'arbre généalogique au début du livre faisant foi!)




Il n'est pas question dans ce livre, pour l'auteur, de se mettre une seule fois en avant... mais plutôt de décrire, expliquer, justifier, défendre le système familial, avec ses limites et ses grandeurs, dans lequel il est né et a été élevé: c'est à dire un système en voie de perdition, celui d'une famille du Grand Monde, attachée à ses traditions, fidèle à la vision des anciens, conservatrice et pragmatique... dont le but a toujours été de faire primer le nom, le groupe, le clan, et donc l'unité, le patrimoine et l'héritage, ce qui s'est fait sans heurts pendant des siècles... avant de voir arriver, au cours du 20ème siècle, l'avènement de l'individu, de l'épanouissement personnel et de la construction de Soi comme un être libre, phénomènes récemment apparus, qui ont forcément mis à mal, pour le meilleur et pour le pire, ce système, le remplaçant par un nouveau.

Dans la forme, ce livre est une pépite, une coupe de Champagne qui n'en finit pas de pétiller: le style de Jean d'Ormesson est fidèle à l'impression que j'avais du personnage: une langue raffinée, magnifiquement servie par de une fantaisie, une auto-dérision, un esprit, dont il ne se départit jamais, et qui m'ont donné envie de photographier quasiment chaque page (ce que je me suis forcée à ne pas faire, autant éviter un procès avec l'auteur, que je suis près de vénérer désormais), et de trépigner de joie pendant toute la lecture, jouissive de bout en bout.

Jean d'O nous raconte une époque révolue, celle s'une grande famille, dans laquelle l'argent coulait à flot, les réceptions fastueuses s'enchainaient, les gens ne travaillaient pas mais "s'occupaient", ce qui était tout aussi sérieux et prenant; sans snobisme, mais avec lucidité, humour et la conscience de ses privilèges, l'auteur décrit, dès le début du récit, avec une délectation contagieuse, le quotidien doux et fantasque de ses ancêtres... Les maisons de rêve sur la Côte d'Azur des années 30 (très Fitzgerald), les voyages longs de plusieurs mois en Grèce ou en Italie, la dolce-vita et toute la fantasmagorie associée à cette époque, ancêtre de la moins chic jet-set.
J'ai beaucoup ri, dès le départ. 

Petit à petit, très subtilement, le récit s'assombrit, avec l'arrivée de la Première Guerre mondiale notamment: la mort, la maladie, la douleur, n'épargnant personne ici-bas. L'écriture de Jean d'Ormesson, toujours pétillante et insouciante, vient se voiler au fil des pages, s'enrichir d'une fine couche de nostalgie, de plus en plus perceptible... au grès des constatations de sa famille sur sa propre impuissance face aux changements de la société: la fin du droit d'aînesse qui viendra établir une égalité entre tous, mais qui s'assortira, logiquement, de l'impossibilité de maintenir intact le patrimoine, de génération en génération. Puis le droit des femmes, le droit pour chacun, à chaque nouvelle génération, de s'auto-déterminer, de partir de zéro, de se créer sa propre vision de l'avenir, d'adhérer à de nouveaux systèmes de pensée, parfois à l'encontre des principes que leurs ancêtres avaient pu suivre, sans se poser de questions, des siècles durant... 

Alors que la jeunesse dorée de Jean d'Ormesson est déjà loin, le livre se termine sur un ton dominé par l'inconfort, le stress et l'angoisse, la peur du lendemain et de l'inconnu, sentiments bien connus de toute l'humanité mais dont la famille de l'auteur avait été jusque là préservée. 
Ces petits chocs successifs, produits par les changements de l'époque, sur les membres de la famille, avec la fin des privilèges, les deux guerres, puis mai 68 et l'avènement d'une nouvelle société, charriant dans sa vague de nouvelles utopies sociétales, politiques, sont présentés du point de vue de la famille: c'est à dire comme des pertes et des deuils, auxquels chacun a du, au fil des générations, soit s'adapter pour les plus alertes, soit se résigner pour les moins visionnaires.

Des évolutions salutaires, jouissives, bénéfiques pour les uns... une décadence pour les autres.


J'ai trouvé passionnant le point de vue de l'auteur: forcément conservateur, défendant avec tout son talent une vision traditionnelle de la famille et, plus largement, de la société... il n'en dénonce pas moins la faiblesse, la petitesse voire la lâcheté ou le manque d'intelligence de certains membres de sa famille à certains moments de l'Histoire, autant que ses actes de bravoure et de résistance face à certains changements n'apportant pas que du positif à la société.
J'ai aimé ce ton à la fois fidèle et loyal à son héritage familial, forcément nuancé, forcément riche de mille influences (on ne choisit pas d'où l'on vient, mais notre héritage n'est de toutes façons jamais caricatural ni binaire, contrairement à ce que notre société s'amuse à résumer)

J'ai trouvé passionnantes les réflexions plus générales que ce témoignage ne peut que réveiller à sa lecture, en 2017 ou à toute autre période: car l'Histoire n'est qu'un cycle, et ces questions liées à l'évolution de la société sont universelles. 

Quel est le meilleur système, au fond? Vaut-il mieux le système, injuste et inégalitaire, de l'aristocratie, puis le système traditionnel, qui avaient le mérite de donner une place à chacun, d'offrir un cadre strict de la naissance à la mort (la religion ayant une grande part dans la gestion de cette paix sociale), mais au détriment de l'individu, de ses aspirations, de sa liberté?

Que penser des nouvelles utopies, comme celles apparues dans les années 70 (le communisme notamment...): le changement pour le changement vaut-il le coup de mettre un grand coup de pied dans la fourmilière du système, de détruire l'ancien monde, y compris ce qui offrait un cadre rassurant, pour tout reconstruire, en (théoriquement) mieux? Ou bien cette vision idéaliste, au regard des millénaires passés, ne peut qu'être vouée à l'échec, amener le peuple à plus de déception et d'amertume (et donc de radicalité, en réaction), déplacer les injustices au lieu de les supprimer, créer de nouvelles luttes des classes et finalement, remplacer l'ancienne aristocratie par une nouvelle, mais qui ne dirait pas son nom?

Faut-il faire la révolution, accentuer les divisions, avec ses conséquences sur l'augmentation de la violence des peuples, ou essayer de fédérer autour de ce qui peut unir les membres d'une même société, s'adapter au changement, se fondre dans l'évolution mondiale avec pragmatisme et mesure?
Au fond, où se situe le vrai conservatisme? Dans le refus de voir le monde changer, dans le rêve d'une nouvelle société fantasmée, ou dans la conscience qu'il va falloir, pour préserver ses privilèges concrets justement, au contraire s'adapter, s'assouplir, changer?


J'ai adoré ce livre car, autant que les questions individuelles que sur les questions sociétales, c'est comme s'il me parlait personnellement.

Attachée aux idées de famille, de transmission, d'héritage, nostalgique de mes souvenirs d'enfance que je m'efforce d'entretenir, forgée par les lieux et maisons qui ont abrité mes jeux et mes rêves d'enfant, sans cesse tiraillée entre ce qu'on doit garder du passé et ce qu'il est bon d'envoyer valdinguer, en questionnement perpétuel (principalement pour le plaisir...) par rapport à ce dont j'ai hérité et ce sur lequel j'ai un total libre-arbitre, autant rassurée par les cadres, convaincue de leur nécessité, qu'assoiffée de liberté, influencée par les questions et éventuelles réponses proposées par, notamment, la religion, mais toujours, quand-même, à distance... à la fois aînée, raisonnable, loyale et fidèle à mon héritage familial, et en rébellion intellectuelle concernant tout ce qui pourrait m'être présenté comme un dogme, j'ai retrouvé dans ce livre tous les thèmes qui me nourrissent en tant que fille, épouse, mère, et que je trouve absolument passionnants et inspirants.

En tant que citoyenne aussi, je n'ai pas pu m'empêcher de trouver, à chaque page, des liens avec la situation de mon pays. Remuée par cette campagne électorale des présidentielles (j'écris ce billet à l'heure de l'entre-deux tours...), et, pour tout dire, rejetant fortement les systèmes extrêmes (à droite, tout autant qu' à gauche), servis par (ou servant à?) des hommes sur-investis, présentés comme des demi-dieux, des gourous, déjà à moitié figés comme des statues sur leurs piédestaux, faisant miroiter, avec de plus en plus de succès, des solutions d'apparence faciles au peuple (bien que totalement irréalistes à mes yeux) en lui disant exactement tout ce qu'il a envie d'entendre dans le but non pas d'améliorer la vie de tous, mais de permettre l'accès au pouvoir de quelques uns, surfant sur les divisions au lieu de trouver un apaisement, jouant avec les espoirs et la colère, les encourageant à exprimer une rage vaine plutôt qu'à les guider vers des valeurs supérieures, d'apaisement.... 


... J'ai eu le plaisir rare de trouver dans ce livre une hauteur de vue, une culture, une mesure... associées à une vision de la vie simple, accessible (je ne dirais pas humble, mais jamais snob ni prétentieuse), une fantaisie, une légèreté (à ne pas confondre avec superficialité) qui font bien défaut aujourd'hui, qui m'ont fait voyager, et réfléchir.... qui m'ont, tout simplement, fait beaucoup de bien.

Un livre incontournable, donc...



Dans le même genre, si vous aimez les thèmes liés à la splendeur et à la décadence de l'aristocratie, et toutes les questions sociétales qui en découlent, je vous conseille le génial et truculent roman "Passé Imparfait" de Jullian Fellowes (j'en avais écrit une petite critique ici), le scénariste de la non-moins géniale série Downton Abbey.


En attendant, si vous voulez vous faire une petite idée du style de Jean d'O, voici ci-dessous quelques bonnes feuilles, pour votre plaisir, drastiquement sélectionnées par votre dévouée. 

(je sais qu'il existe une série-télé en plusieurs épisodes tirée de ce livre, qui a apparemment eu beaucoup de succès dans les années 70, il faudrait que je réussisse à me la procurer)


Bonne lecture!


























Mes autres critiques de bouquins sont ici

3 commentaires:

  1. J'aime toujours vos présentations littéraires et votre style et j'apprécie beaucoup d'Ormesson, l'homme, l'homme public et l'écrivain.
    En revanche, je manque de défaillir en lisant (sans doute est-ce une maladresse d'expression) que le communisme serait apparu dans les années 1970... si tant est que vous parliez de son apparition sur l'échiquier politique, c'est historiquement erroné, le Front Populaire en est un exemple probant !
    Au plaisir de continuer à vous suivre, profitez bien de ces doux instants (les derniers ? à moins que vous n'agrandissiez la famille à nouveau ?) de femme porteuse de vie :-)

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    1. En fait, dans le livre, c'est dans les années 70 que l'auteur commence à avoir des "clashs" familiaux, avec un cousin notamment, qui se découvre une orientation d'extrême gauche (post 68...), ce qui dénote plutôt au sein de leur famille. Voilà tout simplement pourquoi j'ai associé l'apparition du communisme à cette période... c'est dans les 70ies que ces nouveaux sujets sont apparus dans la vie de l'auteur!

      Merci pour vos encouragements et compliments 😀

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  2. Bonjour,

    Merci de votre long et très intéressant partage.
    Comme vous, je n'ai lu aucun ouvrage de ce très célèbre écrivain.
    Comme vous, j'apprécie ce qu'il est. Il reste "jeune" dans son esprit malgré son âge et ses réflexions me semblent toujours très justes, bien clairvoyantes sur notre société dont certains devraient sans doute s'inspirer bien davantage...
    Je crois qu'il me reste à me procurer cet ouvrage ou bien à l'emprunter dans une bibliothèque... car vous m'avez donné la grande envie de le lire !

    Un grand merci !
    Cordialement.

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